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Une Europe agroécologique est-elle possible ?

Posted on novembre 04, 2018 at 04:00

agroécologie

Les attentes sociales en matière d’alimentation saine et de préservation des ressources naturelles et de biodiversité s’affirment de plus en plus nettement au niveau européen. Leur prise en charge efficace suppose de généraliser une agriculture agroécologique, c’est-à-dire sans recours aux pesticides et maximisant les processus écologiques. En Europe, une telle agriculture est en moyenne moins productive et est de ce fait considérée comme incompatible avec la poursuite d’autres enjeux cruciaux : produire suffisamment pour l’Europe et le monde tout en développant les filières de la bioéconomie pour lutter contre le changement climatique. L’impératif d’une Europe agricole productive semble ainsi s’opposer à la préservation des ressources naturelles, des paysages et des espèces. Aussi, un important de travail de prospective, appelé TYFA, a été élaboré par les équipes de l’IDDRI : un scénario pionnier et radical pour une Europe agroécologique en 2050.  
Cette étude présente la démarche et les résultats d’une modélisation agronomique de la « ferme Europe » à 2050, dans le cadre d’un projet de recherche prospective nommé TYFA, « Ten Years For Agroecology ». Face aux enjeux auxquels est confronté le système alimentaire européen en matière d’environnement, de santé humaine et de développement socio-économique (1) , l’agroécologie constitue une réponse crédible et holistique, mais parvenir à une Europe agroécologique en 2050 suppose de prendre des mesures dès aujourd’hui. Dans cette perspective, les dix prochaines années seront déterminantes pour engager l’Europe dans une véritable transition agroécologique.
Le projet TYFA aborde ce dilemme apparent en interrogeant les besoins de production agricole compatibles avec une prise en charge, au même niveau de priorité, des enjeux de climat, de santé, de conservation de la biodiversité et des ressources naturelles et d’alimentation européenne et mondiale. Avec l’appui d’experts scientifiques de haut niveau, un modèle quantitatif simulant le fonctionnement agronomique du système alimentaire a été élaboré afin d’examiner la situation actuelle et de développer un scénario agroécologique pour l’Europe à 2050. Il s’agit du premier volet d’un travail de prospective qui abordera successivement les enjeux socio-économiques et les leviers politiques d’une transition agroécologique.
Le scénario TYFA (Ten Years for Agroecology) repose sur l’abandon des pesticides et des fertilisants de synthèse, le redéploiement des prairies naturelles et l’extension des infrastructures agroécologiques (haies, arbres, mares, habitats pierreux). Il envisage également la généralisation de régimes alimentaires plus sains, moins riches en produits animaux et faisant une plus grande place aux fruits et légumes.
Malgré une baisse de la production de 35 % par rapport à 2010 (en kcal), ce scénario satisfait aux besoins alimentaires des Européens tout en conservant une capacité d’exportation sur les céréales, les produits laitiers et le vin. Il permet une réduction des émissions de gaz à effet de serre (GES) du secteur agricole de 40 % par rapport à 2010, une reconquête de la biodiversité et la conservation des ressources naturelles (vie biologique des sols, qualité de l’eau, re complexification des chaînes trophiques).
Ce rapport présente donc les premiers résultats de Ten Years For Agroecology in Europe (TYFA). S’inscrivant dans un débat politique, économique et, pour tout dire, sociétal, sur l’avenir du système alimentaire européen, ce projet interroge les modèles agricoles à soutenir pour atteindre une alimentation durable (sustainable diet), au sens que donne la FAO à ce terme (2).

Les messages clés de l’étude

L’AGROÉCOLOGIE : UN PROJET AMBITIEUX ET SYSTÉMIQUE
Prendre en compte conjointement les enjeux d’alimentation durable des Européens, de préservation de la biodiversité et des ressources naturelles et de lutte contre le changement climatique suppose une transition profonde de notre système agricole et alimentaire. Un projet agroécologique fondé sur l’abandon des pesticides et des engrais de synthèse, et le redéploiement de prairies extensives et d’infrastructures paysagères permettrait une prise en charge cohérente de ces enjeux.
UNE MODÉLISATION ORIGINALE DU SYSTÈME ALIMENTAIRE EUROPÉEN
Le projet TYFA explore la possibilité de généraliser une telle agroécologie à l’échelle européenne en analysant les usages et besoins de la production agricole, actuelle et future. Un modèle quantitatif original (TYFAm), mettant en relation systémique la production agricole, les modes de production et l’usage des terres, permet d’analyser rétrospectivement le fonctionnement du système alimentaire européen et de quantifier un scénario agroécologique à 2050 en testant les implications de différentes hypothèses.
PERSPECTIVES POUR UN SYSTÈME AGROÉCOLOGIQUE MOINS PRODUCTIVISTE
Les régimes alimentaires européens, de plus en plus déséquilibrés et trop riches, notamment en produits animaux, contribuent à l’augmentation de l’obésité, du diabète et des maladies cardio-vasculaires. Ils reposent sur une agriculture intensive, fortement dépendante : (i) des pesticides et fertilisants de synthèse – aux conséquences sanitaires et environnementales avérées ; (ii) des importations de protéines végétales pour l’alimentation animale – faisant de l’Europe un importateur net de terres agricoles. Un changement de régime alimentaire moins riche en produits animaux ouvre ainsi des perspectives pour une transition vers une agroécologie moins productive.
UNE ALIMENTATION DURABLE POUR 530 MILLIONS D’EUROPÉENS
Le scénario TYFA s’appuie sur la généralisation de l’agroécologie, l’abandon des importations de protéines végétales et l’adoption de régimes alimentaires plus sains à l’horizon 2050. Malgré une baisse induite de la production de 35 % par rapport à 2010 (en Kcal), ce scénario permet de nourrir sainement les Européens tout en conservant une capacité d’exportation ; de réduire l’empreinte alimentaire mondiale de l’Europe ; de conduire à une réduction des émissions de GES du secteur agricole de 40 % ; de permettre de reconquérir la biodiversité et de conserver les ressources naturelles.
Des travaux complémentaires sont à venir quant aux implications socio-économiques et politiques du scénario TYFA.

Un scénario de ruptures plausibles ?

Le scénario démontre dans ce rapport qu’il est envisageable de se passer de pesticides tout en conservant un potentiel d’exportation comparable à la situation actuelle et, surtout, en important beaucoup moins. Il est possible d’avoir une approche ambitieuse pour la biodiversité avec des systèmes herbivores extensifs, des systèmes de culture diversifiés et sans intrants de synthèse tout en contribuant à la réduction des émissions de GES. La condition centrale pour qu’un scénario de cette nature fonctionne concerne les changements de régime alimentaire. Si les évolutions envisagées sont importantes, elles répondent également à des enjeux de santé publique et à des attentes sociales largement exprimées pour une alimentation plus saine.
Que TYFA porte une utopie est une évidence. C’est une dimension essentielle de toute approche prospective et un moteur heuristique. Il faut donc que les conséquences et les conditions de faisabilité de ce scénario soient encore explorées, de l’aveu propre de ses auteurs.
La question demeure alors : certes, cette image est souhaitable à plusieurs égards, mais n’est-elle pas tellement idéale qu’elle est inaccessible ? Les auteurs n’ont évidemment pas la réponse à cette question, mais il leur semble important de souligner deux points :
– Dans le passé, le projet de modernisation de l’agriculture et de l’alimentation qui s’est conçu dans l’après-guerre paraissait tout aussi utopique. Les changements techniques, économiques et socio-culturels qui ont eu lieu en seulement trente ans (1950-1980) ont été du même ordre de magnitude que ceux qui sont envisagés ici. Et il est établi que beaucoup d’acteurs doutaient fort de la possibilité d’engager ce projet, qui avait aussi ses opposants dans le monde économique et politique. Autrement dit, on est intellectuellement autorisé à penser un changement radical, même s’il est clair que le futur ne sera pas la répétition de ce qui s’est passé dans l’après-guerre ;
– Si on identifie bien les verrouillages qui rendent le projet porté dans TYFA difficile, il y aussi des forces à l’œuvre qui permettent d’envisager que les lignes bougent. Les hypothèses de TYFA ne sont pas « hors sol » et s’inscrivent dans un mouvement social plus large : qui questionne l’usage de pesticides ; qui se soucie de sa santé alimentaire ; qui s’inquiète conjointement du changement climatique, du bien-être animal et, plus récemment sans doute mais de manière particulièrement nette nous semble-t-il, de la disparition des insectes et des oiseaux, etc.
En face de ces attentes parfois contradictoires, il y a des réponses peu satisfaisantes. Il n’est qu’à considérer que depuis 25 ans la PAC est en perpétuelle « réforme » autour des enjeux environnementaux et… budgétaires (l’agriculture conventionnelle ou « intelligente » coûte cher).
La réponse par la seule efficience technique ne convainc pas. Les verrouillages sont donc forts, mais les pressions pour les faire sauter aussi et, pour beaucoup, des mécanismes sont à l’œuvre qui nous semblent significatifs : la consommation de viande diminue du fait d’une évolution des attentes des consommateurs davantage que des seuls signaux prix, les distributeurs valorisent une transparence autour du bio et des produits de qualité, des producteurs expérimentent et mettent déjà en œuvre des ateliers mobilisés dans TYFAm.
Allons-nous vers une transition ? L’état de l’environnement est tel que c’est une tâche urgente : il faut se donner dix ans, non pas pour atteindre une Europe entièrement agroécologique à cet horizon, mais pour engager un mouvement qui rende cette perspective crédible.

Les perspectives de TYFA : quelles implications socio-économiques, et politiques et quelles trajectoires ?

Ce rapport a présenté la base agronomique du scénario TYFA. Il permet de démontrer la faisabilité technique d’une transition agroécologique. Il ouvre cependant autant de questions qu’il en résout : en démontrant la plausibilité biotechnique (sur le double plan agronomique et alimentaire) d’une transformation radicale de notre système alimentaire, il questionne en retour sur les implications socio-économiques, les conditions politiques et les trajectoires envisageables d’une telle transformation.
– Quelles sont les implications de TYFA pour les revenus des producteurs ? Répondre à cette question suppose de s’interroger sur la manière dont les filières et les systèmes de production pourraient (ou devraient) se transformer pour être cohérents avec l’image agronomique globale esquissée ici, et sur leurs conséquences économiques. Par exemple : à quelles conditions les hypothèses sur les pratiques agronomiques, qui vont entraîner au moins dans un premier temps une augmentation des coûts de production, ne vont pas conduire à une chute des revenus pour les producteurs – qui sont déjà au plus bas ;
– Quelles sont les implications pour les prix alimentaires à la consommation ? Ici, une des questions les plus prégnantes porte sur l’accessibilité économique à l’alimentation. En effet, l’augmentation des coûts de production déjà évoquée semble devoir se traduire par une augmentation similaire des prix à la consommation afin de maintenir un revenu décent aux producteurs. Quid dans ce cas des ménages les moins aisés et de leur capacité à se nourrir convenablement ?
– Le scénario TYFA est-il générateur ou destructeur d’emplois ? Comment les filières et les territoires pourraient-ils se reconfigurer dans le contexte de TYFA, avec quelles conséquences pour l’emploi ?
– Quelle prise en charge collective et cohérente des enjeux sociaux et politiques ? Les justifications de TYFA sont pour beaucoup considérées aujourd’hui comme des externalités de l’acte de production (environnement, santé). Internaliser les enjeux de multifonctionnalité associés à la production est l’enjeu politique central de TYFA et invite à reconsidérer le contrat social et politique sur l’agriculture. Prises ensembles, ces questions renvoient à une problématique qui peut s’exprimer en termes de « transition juste » : comment rendre la transition agroécologique souhaitable et la plus juste possible d’un point de vue social/sociétal ? Chercher à y répondre suppose ainsi d’interroger de manière approfondie les évolutions politiques nécessaires à cette transition. Si les secteurs de politiques publiques concernées par TYFA sont multiples, cinq en particulier semblent devoir faire l’objet d’une attention particulière car elles façonnent toutes ensemble le champ des possibles pour la transition : les politiques commerciales et de concurrence intracommunautaire ? (parce que la mise en concurrence avec le reste du monde est problématique) ; la politique alimentaire (parce qu’il y a besoin d’orienter les comportements alimentaires) ; la politique agricole (parce qu’il y a besoin de repenser la distribution de l’argent public) ; les politiques environnementale et sanitaire (parce qu’il y a besoin d’internaliser les enjeux environnementales et sanitaire dans les politiques agricoles et commerciales).
Mettre en cohérence ces cinq secteurs de politiques publiques n’est évidemment pas chose aisée ; c’est bien tout l’enjeu de mettre en place une politique alimentaire commune, telle que l’appelle par exemple de ses vœux le panel d’experts sur les systèmes alimentaires durables (IPES-Food).
Xavier Poux, chercheur associé IDDRI
Pierre-Marie Aubert, Coordinateur de l’initiative Agriculture européenne, IDDRI
(1) Si l’étude ne traite pas directement des enjeux de bien-être animal, les hypothèses portées en matière de systèmes d’élevage se traduiraient par une amélioration sensible sur ce point également
(2) Comportements alimentaires à faible impact environnemental, contribuant à la sécurité alimentaire des générations présentes et futures, à la protection des écosystèmes, culturellement acceptables, accessibles, économiquement justes et abordables et abordable, adéquats nutritionnellement, sûrs et sains, et optimisant [l’usage des] ressources naturelles et humaines.
Pour aller plus loin :
– Site www.boitagri.com, Forum des agriculteurs responsables respectueux de l’environnement
– Livre « Comprendre l’agroécologie » de Mathieu Calame, Ingénieur agronome, aux Editions Charles Léopold Mayer
– Livre « L’économique et le vivant » de René Passet, Professeur émérite de Sciences économiques / Université de Paris I, aux éditions Economica.

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